Rituels, images vivantes

« La magie implique une confusion d’images, sans laquelle, selon nous, le rite même est inconcevable. De même que sacrifiant, victime, dieu et sacrifice se confondent, de même magicien, rite et effets du rite, donnent lieu à un mélange d’images indissociables ; cette confusion, d’ailleurs, est en elle-même objet de représentation. Si distincts que soient, en effet, les divers moments de la représentation d’un rite magique, ils sont inclus dans une représentation synthétique, où se confondent les causes et les effets. (...) La fusion des images est complète, ici comme plus haut, et ce n’est pas idéalement mais réellement que le vent se trouve enfermé dans une bouteille où dans une outre, noué dans des nœuds ou encerclé d’anneaux. » [Marcel Mauss, Esquisse d’une théorie générale de la magie, 1902]

Pourquoi, en 2018, réaliser une exposition sur les permanences d’images, de gestes et d’idées relevant d’une pensée magique dans l’art contemporain ? D’abord, parce que le fait spirituel, dans son ensemble, connaît un regain d’intérêt, dont les artistes sont la chambre d’écho et, parfois aussi, les initiateurs. Les sociétés occidentales cherchent à se ré-enchanter, à s’extraire de longs siècles de phénoménologie triomphante et d’excès rationalistes. Comme si l’on devait renouer, avec maladresse parfois, avec l’inexplicable. Depuis quelque temps, la littérature scientifique est prolixe sur les états modifiés de conscience et les pratiques religieuses immémoriales ; en Nouvelle-Zélande, le Parlement a reconnu le fleuve Whanganui comme une entité vivante et l’a doté d’une personnalité juridique… Les événements illustrant ce rejaillissement spirituel sont légion, nourris par la pensée écologique, la reconsidération de l’humain face au non-humain et le développement d’un matérialisme non-anthropocentrique, portés par la mise en réseau du monde. La seconde raison, c’est parce que l’espace de la H Gallery s’y prête, avec sa distribution particulière. Deux salles séparées par un couloir, comme deux états séparés par un passage. Cette distribution offre une métaphore architecturale du rituel.

 

Les effets du rituel

Ainsi, l’effet recherché était de considérer dans le premier espace la manière dont l’iconographie du rituel inspire les artistes, et dans un second temps, évoquer l’idée d’image vivante. Le fait qu’une image joue avec son référent, qu’elle nourrisse avec lui une indistinction, est un classique de toute pensée magique, comme l’écrivait Michel Melot dans son ouvrage Une brève histoire de l’image (Bulletin des bibliothèques de France, 2007). Si l’on considère plus particulièrement le rituel, on constate qu’il s’agit très généralement d’un acte de médiation, de rapprochement des mondes, par l’usage d’images. Pour soigner et protéger, consulter les Anciens, accéder au savoir aussi, les praticiens fonctionnent par analogie, ou par métonymie. Les récipiendaires d’un pouvoir magique agissent grâce à des médiateurs, totems, bâtons, danses, chants ou coups de tambour, masques ou effigies… Les bâtons de chamane et de sourciers d’Isabelle Levenez vont dans ce sens, exposés près des aquarelles qu’elle réalise depuis le début des années 1990. Aquarelles dans lesquelles Isabelle Levenez emploie la liquidité du pigment dilué à l’eau pour superposer des formes – figures et visages, crânes, animaux, objets et plantes. Un visage d’homme sur lequel se superpose le crâne d’un reptile… Comme le rapprochement des intériorités, des âmes, des deux êtres. Une image animiste. Les photographies de Jeanne Susplugas vont aussi dans ce sens. Mask (2009), celle d’un humain portant à son visage un masque de soin, fait d’abord référence à un monde aseptisé, clinique, aliéné. Mais il y a quelque chose de bien magique dans l’acte de cet individu, immortalisé à l’instant de poser le masque sur son visage, dont les yeux sont laissés dans la pénombre. L’identité disparaît derrière celle du masque. La photographie est placée près d’un masque des années 1930 – un masque « zakpei ge », communément appelé « masque de feu », qui servait à surveiller les feux dans les villages et punir ceux qui les attisent trop, au risque de créer un incendie.

 

Un passage vers les images vivantes

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Les photographies sans appareil de Sandrine Elberg, également. Depuis l’obtention d’un atelier en 2013 et la construction d’une chambre noire, son travail s’est cristallisé autour de recherches photographiques très plastiques, ancrées dans une exploration d’images relevant d’un imaginaire cosmique et ayant recours à de fréquents jeux d’échelle. Se trouve-t-on dans le micro ou le macro ? Dans la matière, le cosmos ou un espace poétique ? Ses deux tirages de la série des Corps célestes sont réalisés sans appareil, uniquement à partir d’expériences menées en chambre noire sur des Polaroïds scannés – n’étant plus en vente et leur date de péremption passée, leur chimie n’en est que plus instable. Obtenues cachée, dans un processus artistique qui n’a rien à envier au rituel, ces images témoignent de la capacité à révéler la vie, un esprit au-delà du visible. D’une certaine manière, elles rappellent les prises de vue à exposition longue que réalisaient les médiums au XIXe siècle pour prouver l’existence des esprits.

Clément Thibault pour l'exposition "Rituels, images vivantes" à la Gallery H (2018)

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